« Les solutions pour limiter l’impact carbone des matériaux du second œuvre sont nombreuses »

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À l’aube de la RE 2020, alors que le Gouvernement se targue de faire de l’écologie un des piliers de son plan de relance, à une époque où le respect de l’environnement n’a jamais semblé si important face aux dérèglements climatiques et à la crise sanitaire, quel est l’impact des matériaux du second œuvre dans les émissions de carbone. Quels sont les leviers pour avoir des revêtements plus respectueux de l’environnement, qu’il s’agisse du carbone ou des émissions de gaz à effet de serre ? Éléments de réponse avec Laëtitia Boucher, responsable développement durable d’Interface.

Quelle est la part de responsabilité de la construction dans les émissions de carbones ?
Le BTP est responsable de 33 % des émissions globales de carbone en France. 50 % pour les matériaux de gros œuvre, 30 % pour le second œuvre des lots architecturaux et 20 % pour le second œuvre technique, même si la connaissance précise du carbone dans ce lot reste à parfaire. Des chiffres éloquents !

Les matériaux en eux-mêmes ont-ils un réel impact ?
Il faut dissocier deux types de carbones. Le carbone incorporé, qui correspond aux matériaux, et le carbone opérationnel, qui correspond à l’usage du bâtiment. Ces derniers temps, beaucoup d’efforts ont été faits pour réduire le carbone opérationnel, avec les progrès faits en matière d’isolation et l’apparition des bâtiments basse consommation.
Des efforts doivent impérativement être faits vers l’impact des matériaux. Aujourd’hui, le carbone incorporé correspond à 49 % des émissions d’un bâtiment. Un taux en croissance alors que celui de l’usage du bâtiment commence à s’améliorer…
Prenons l’exemple des revêtements de sol. Si l’on prend le produit en lui-même, l’impact est évidemment faible. Mais il faut savoir que dans un bâtiment tertiaire, il fait partie d’un des matériaux que l’on change le plus. Selon une étude, les moquettes sont en moyenne remplacées tous les sept ans. Ce qui veut dire, tous les sept ans, fabrication et mise en œuvre d’un nouveau sol, retrait et gestion de la fin de vie de l’ancien.

Nous devons trouver les  solutions les moins impactantes en carbone sans diminuer les performances de nos produits.

Quelles sont les solutions à notre disposition ?
Elles sont nombreuses ! Pour prendre notre expérience comme exemple, concrètement, nos usines utilisent 89 % d’énergies renouvelables au niveau global. Nous travaillons aussi de près avec nos fournisseurs pour les aider à réduire leurs impacts, notamment pour la fabrication de matières premières à faible impact carbone : composants recyclés, réemployés, biosourcés, utilisation de déchets d’autres industries.
Nous avons par ailleurs demandé à six de nos plus importants fournisseurs de réaliser l’analyse de cycle de vie de leurs produits et nous les aidons à réduire leurs empreintes, et par ricochet la nôtre.
À l’instar de la filière moquette, nous utilisons de plus en plus de matériaux recyclés, entre 75 et 100 %. Parallèlement, nous sommes en train de travailler sur des composants biosourcés pour nos sous-couche afin de se débrasser définitivement de matières premières issues du pétrole et de réduire l’impact carbone de nos produits. Le principe : utiliser des matières végétales, qui, par photosynthèse séquestrent du carbone. La photosynthèse est un processus qui permet aux végétaux de capter du carbone par absorption d’énergie lumineuse, pour le transformer en nutriment servant à leur croissance et relâcher de l’oxygène dans l’atmosphère. La complexité : associer ces recherches à des impératifs de qualité. Par exemple, nous utilisons des matériaux « biocomposites », à carbone séquestré donc, pour nos sous-couche qui, combinée à du polyamide recyclé, nous permettent d’avoir de meilleures performances en terme de durabilité et de réduction d’empreinte carbone. Nous devons trouver les  solutions les moins impactantes en carbone sans diminuer les performances de nos produits. Le premier objectif est atteint puisque nous proposons depuis le 1er octobre dernier une sous-couche neutre en carbone grâce aux composants à carbone séquestré. La prochaine étape : une sous-couche à carbone négatif, qui s’inscrit dans notre objectif final : la négativité carbone d’ici 2040.

Les composants sont-ils seuls responsables de l’impact carbone ?
Clairement, non. L’usage et la maintenance ont un rôle primordial. Sur nos moquettes, ces deux critères représentent 19 % de l’analyse du cycle de vie, contre seulement 2 % pour la fabrication. Si une dalle est nettoyée rapidement, et avec un produit adapté, ça ne sera pas nécessaire de la changer. Sauf qu’aujourd’hui, le reflex est plutôt de se dire « c’est sale donc on change ». Il ne faut surtout pas négliger la sensibilisation de l’utilisateur. C’est à nous, industriels et soliers, de rappeler comment s’utilisent nos produits.
Autre argument de poids : l’obsolescence du design. Les tendances en matière de décoration, d’aménagement d’espace et de design génèrent sans cesse de nouveaux besoins et du renouveau. Mais même là, il y a des solutions. Il faut chercher à étendre la fin de vie des produits. Par exemple, dans une salle de réunion avec une grande table, une majorité des dalles de moquettes ou de LVT n’est finalement pas usée, puisqu’inaccessible à la marche. Elle pourrait donc être réutilisée sans souci. Nous prônons le mix neuf et ancien. Mais là aussi, les décisionnaires peuvent être frileux… Et c’est encore à nous de faire en sorte de changer les mentalités. On constate néanmoins qu’elles évoluent petit à petit, notamment avec l’apparition de plateformes de réemploi comme Cycle Up, Backacia ou encore le Booster du réemploi. Et les revêtements de sol sont la bonne cible : non seulement facilement réemployables et facilement nettoyables, il n’y a pas risque de dysfonctionnements comme avec une climatisation, par exemple, qui nécessite une garantie.

Qu’en est-il des actions sur lequel on n’a peu de prise, à l’instar du transport ?
Peu de prise ne veut pas dire pas de prise ! On peut donc déjà chercher à passer à des modes plus respectueux pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. Parallèlement, il est intéressant de compenser. Dans notre cas, nous avons réussi à réduire l’impact carbone de nos produits de 74% depuis 1996 et fait le choix de reverser une partie du prix de nos dalles de moquette pour financer des projets hydroélectrique, solaire ou de reforestation pour compenser les émissions de CO2 que nous ne pouvons éviter aujourd’hui.
Néanmoins il faut faire attention. Certains, sous peine de compenser, se disent vertueux. Il faut commencer par réduire au maximum ses émissions et après compenser ce qu’on ne peut pas réduire.

Les certifications forcent les acteurs à s’améliorer et le consommateur est demandeur de ce type de labels mais il faut s’engager dans cette voie en restant vigilant et en essayant de creuser davantage.

La filière moquette semble active sur l’impact carbone… Est-ce une tendance qui se généralise ?
Bien sûr. Sur le PVC par exemple, on intègre désormais 38 % de matériaux recyclés, avec un objectif de 70 % pour l’année prochaine. On commence à voir du béton bas carbone, voire négatif. La RE 2020 et le label E+C-ont fait bouger les choses ! Il y a une vraie prise de conscience des acteurs.
De plus, des seuils de carbone par mètre carré vont être fixés. C’est aussi ce qui pousse les industriels à avancer afin de continuer à être prescrits.

Depuis quelques années, les certifications et labels environnementaux se sont multipliés. Permettent-ils de s’y retrouver dans le choix de matériaux respectueux de l’environnement ?
Les entreprises s’orientent de plus en plus vers des bâtiments certifiés. Cela a été notre cas lors de la réalisation de notre nouveau showroom. Nous avons choisi un bâtiment certifié à la fois Breeam, BBC et HQE.
Les certifications rassurent les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre, elles permettent d’avoir un cadre à suivre, des objectifs à atteindre. La limite, c’est que l’on doit répondre à un certain nombre de points, obtenir un certain nombre de cibles, avec des incohérences environnementale. Par exemple, le label HQE prône des revêtements de sols extrêmement clairs pour favoriser la réflexion lumineuse. Sauf que des revêtements de sol clairs se nettoient et se changent très souvent, donc consomment de l’énergie.
C’est intéressant, cela force les acteurs à s’améliorer et le consommateur est demandeur de ce type de labels mais il faut s’engager dans cette voie en restant vigilant et en essayant de creuser davantage. C’est la même chose pour les labels produits. Le craddle to craddle, par exemple, impose une longue liste de composants toxiques pour l’homme à exclure, et heureusement. Mais à côté de cela, il ne va pas forcément interdire des substances nocives pour l’environnement ou extrêmement émettrices de CO2. C’est la limite de ces certifications.
Par ailleurs, cela exclut d’office des petites entreprises très vertueuses qui n’ont pas les moyens d’avoir les certifications ou les documents nécessaires comme les FDES indispensables pour des projets certifiés.

 

 

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