La crise sanitaire, un accélérateur de tendances

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Les marquages au sol, les jeux de couleurs ou le mix matériau permettent de dessiner les espaces et de signifier les distanciations physiques à respecter. © Balsan

Ne croyant pas à une révolution, les professionnels parient sur une accélération des tendances que l’on voit émerger depuis plusieurs années.

Transport, santé, relation humaine, emploi… En poursuivant son déconfinement, la France commence à ouvrir les yeux sur un monde « post Covid ». Un monde qui non seulement ne signifie pas « sans Covid » mais qui en plus nous incite à prendre au sérieux les risques à venir. « Virus, canicule, inondation… La situation sanitaire actuelle nous a fait prendre conscience que d’autres crises viendront, notamment du fait du changement climatique, et qu’il faut s’y préparer », constate Patrick Nossent, président de Certivéa.

Sommes-nous donc voués à vivre dans des bulles de plexiglas au quotidien, et notamment sur nos lieux de travail ? Non, à en croire les professionnels de l’aménagement de travail. « Il n’y aura pas de révolution, affirme Julien Diart, directeur général de Moore Design. On ne va pas revenir à un système de cloisonnement que l’on fuit depuis des années. Pour répondre à l’urgence de la situation, les entreprises se sont tournées vers cette solution, mais les salariés n’accepteront pas de revenir à des bureaux transformés en boîte où chacun sera isolé. »

DES ESPACES REDESSINÉS

Au contraire, les professionnels estiment justement que la crise sanitaire va accélérer les tendances que l’on voyait progressivement émerger, de façon plus ou moins marquée selon les entreprises.

Des éléments amovibles, comme ici les cloisons, permettent d’organiser facilement et rapidement l’espace, que ce soit pour travailler en « mode Covid » ou pour s’adapter aux besoins ponctuels de l’entreprise. © Mikomax

Première tendance qui pourrait rapidement se confirmer : la diversification des espaces. C’est un fait, habitués au télétravail, les collaborateurs vont revenir pour échanger et travailler en mode projet ou interactif. « Plutôt que de le cloisonner, nous allons réaménager l’open space afin de permettre aux salariés de se retrouver, de se voir tout en respectant la distanciation », estime Élisabeth Pelegrin- Genel, architecte et psychologue du travail. Résultat : moins de bureaux mais plus de lieux de détente, de salles de réunion ou de zones collaboratives. Des espaces redessinés et une organisation revisitée grâce à des marquages au sol et à des jeux de revêtements qui permettent de signifier les distanciations physiques à respecter. Le cloisonnement a aussi son rôle à jouer, mais un cloisonnement « hybride » avec des mobiliers ou des plantes vertes afin de créer de la distance tout en restant visible et en s’entendant. « Pour certaines start-up, le bureau va devenir un tiers lieu où les collaborateurs ne viendront qu’une fois par semaine faire un point avec leur responsable et échanger en face-à-face avec leurs collègues, passant le reste du temps en télétravail et en visioconférence, explique Julien Diart. D’autres vont choisir de prendre un espace de coworking pour les rencontres clients et de repenser leur siège plus comme un lieu évènementiel que comme un lieu de travail. »

« IL VA FALLOIR FAVORISER LA MODULARITÉ »

Autre attente forte, déjà en germe avant la pandémie mais qui devrait s’intensifier dans les mois à venir : la recherche de flexibilité. D’abord parce que la menace sanitaire reste bien réelle et que les entreprises ne savent pas de quoi demain sera fait. Le 17 mars dernier, une majorité d’entreprises s’est retrouvée coincée dans des aménagements statiques ne permettant pas de s’adapter à la situation. Pour les organisations ne souhaitant pas vivre perpétuellement en « mode Covid », les transformations doivent être rapides et faciles à mettre en place en cas de besoin. Ensuite, parce que si le mode collaboratif tend à devenir la norme sur les lieux de travail, l’optimisation de l’espace sera toujours la règle. Les dirigeants ne vont pas créer d’immenses salles de réunion pour quatre personnes. « Il ne va pas y avoir subitement des espaces surdimensionnés alors que nous nous battons contre cela depuis des années, affirme le directeur général de Moore Design. Il va donc falloir favoriser la modularité, tant des espaces de travail que du mobilier, afin que les aménagements s’adaptent aux besoins et aux usages quotidiens et ponctuels. »

DES BUREAUX COMME NOS SALONS

Une flexibilité qui va de pair avec la pénétration croissante des outils numériques dans le travail. Visioconférence, plateforme collaborative, webinar… L’utilisation massive des nouvelles technologies va là encore pousser les aménagements à s’adapter. Si la « réunion zoom » devient la norme, il faudra prévoir suffisamment de salles, équipées et insonorisées, pour ne pas se préoccuper en permanence de leur disponibilité.

Après trois mois passés chez eux, les salariés vont rechercher encore davantage des aménagements rappelant les codes du «comme à la maison ». © Interface

Enfin, après autant de temps à travailler de cher eux, les salariés n’accepteront plus demain que les bureaux de l’entreprise soient moins confortables et conviviaux que leur salon. La mode du « comme à la maison », déjà en plein essor, devrait encore sans doute s’accentuer. « Jusqu’à maintenant, nous retrouvions principalement les codes de l’habitat dans les espaces informels, note Stéphane Lafarge, directeur Europe de Herman Miller. Cela va désormais s’imposer comme un standard, avec des postes de travail dont l’empreinte au sol sera réduite, avec du mobilier aux qualités professionnelles mais au design plus « maison ». Si nous devons faire revenir les gens au bureau, il faudra accorder une place prépondérante au design en s’éloignant des codes « corporate », très lisses. » Des bureaux comme nos salons, et par la force des choses des salons ressemblant un peu plus à nos bureaux… Stéphane Lafarge constate ainsi une demande de solutions pour aménager les intérieurs des collaborateurs avec le même professionnalisme et la même ergonomie que dans les bureaux. Un mélange des genres en somme qui pourrait bien, à l’avenir, réduire encore un peu plus les frontières entre vie privée et vie professionnelle.

QUAND LE NETTOYAGE INFLUENCE LES AMÉNAGEMENTS
Dans le flou permanent qui accompagne cette crise sanitaire, une certitude persiste : la propreté ne peut plus être mise de côté lors de la conception des locaux et le choix des aménagements. Selon Élisabeth Pelegrin-Genel, architecte et psychologue du travail, les contraintes de nettoyage devraient logiquement favoriser le flex office, pourtant peu apprécié des salariés. « Qui dit flex office dit bureau vide en fin de journée, laissant libre court à un parfait nettoyage du mobilier. » De même, la préoccupation pour l’hygiène va influencer le choix des matériaux et des revêtements. Qu’en est-il par exemple de ces petits mobiliers ou cloisons amovibles en tissu acoustique, bien trop compliqué à nettoyer. Bien qu’on ne puisse pas savoir, aujourd’hui, à quel point les entreprises sont dans une vision Covid à long terme, Stéphane Lafarge estime que les besoins de nettoyabilité ne vont pas disparaître. « Sans tomber dans la psychose, les matériaux faciles à nettoyer vont sans doute être privilégiés. Des surfaces lisses, des sièges en résille, plus hygiéniques qu’un fauteuil en mousse ou une cloison amovible en feutre. » L’enjeu sera sans doute de trouver un équilibre entre les produits suffisamment texturés pour absorber le son mais pas trop pour pouvoir être efficacement et rapidement nettoyés. Réfléchir à des matières moins susceptibles de conserver virus et bactéries… Un vaste terrain de recherches et d’innovations pour les fabricants. « Est-ce que la question est vraiment sur le tissu des cloisons de séparation ou du mobilier, je ne suis pas sûr, nuance Julien Diart, qui prône avant tout un travail sur la qualité de l’air. On ne va pas trouver demain un matériau révolutionnaire pour pallier le problème de l’acoustique qui, par ailleurs, ne soit pas rempli de produits chimiques, sans aucun doute plus néfastes pour la qualité de l’air que respirent les occupants des bureaux. »

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