Alzheimer : raviver les souvenir grâce aux décors

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Devant l’évolution de la maladie d’Alzheimer et la nécessité d’accueillir les malades dans des unités dédiées, les professionnels de la santé et du design ont mis en lumière la place du décor et des couleurs dans le traitement de la maladie.

Avec une estimation de 1,1 million de personnes atteintes par des troubles cognitifs en 2040, l’OMS a identifié la maladie d’Alzheimer comme le problème de santé le plus grave du 21e siècle. En 2017, la Fondation Médéric Alzheimer, qui fête ses 20 ans cette année, indiquait qu’il y avait en 2017, en France, 443 lieux de consultation mémoire labellisés, 752 580 places en établissements d’hébergement toutes catégories confondues, 628 600 places d’hébergement médicalisées (EHPAD et USLD), 79 400 places d’hébergement réservées aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et 3 534 places en UHR (unités d’hébergement renforcé).

L’influence de l’environnement

Devant le nombre d’unités toujours plus important, les réflexions sur l’aménagement se sont révélées indispensables. Tous les paramètres sont à prendre en compte, tant les décors que la couleur, l’acoustique ou la lumière. « Dans la zone de soins réservée aux personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer, l’influence psychologique et sociale de l’environnement produit sur le patient des effets remarquables », estime Rudolf Schricker, président de la Fédération allemande des designers d’intérieur, dans l’étude « Le design des structures d’accueil d’Alzheimer » réalisée par Tarkett en partenariat avec des experts du milieu de la santé et des professionnels du design.
La maladie comporte trois phases. D’abord la perte graduelle de la mémoire associée à une dépression et de l’anxiété. Ensuite une désorientation spatio-temporelle, un trouble du jugement, une aphasie et des changements d’humeur. Enfin une perte totale d’orientation, des hallucinations, de la confusion, de l’incontinence et des violences comportementales. À partir d’un moment, les proches des malades sont obligés de les inscrire dans des unités spécialisées. Tarkett s’est ainsi demandé quelles étaient les orientations architecturales et esthétiques au niveau des couleurs et de l’aspect visuel qui permettraient de leur apporter du confort mais qui pourraient aussi participer à leur sécurité, voire même à leur traitement. « Cette étude, réalisée avec de nombreux médecins européens et basée sur des faits scientifiques et des retours d’expériences, démontre l’impact de l’aménagement sur le comportement des patients et au-delà sur le ressenti des soignants et des visiteurs », indique Béatrice Mange, directrice de création chez Tarkett

Agir sur les souvenirs

Tel un guide technique sur les décors à privilégier ou à éviter, cet échange entre professionnels du design et de la santé propose aux architectes ou directeurs d’unité des pistes à suivre pour aménager les lieux dédiés aux malades atteints d’Alzheimer. Avec pour fil rouge la nécessité de créer un univers familier et rassurant. L’aménagement participe ainsi à maintenir certains repères et à agir sur les souvenirs. Les spécialistes conseillent notamment de suggérer dans les chambres l’enfance des patients. Ces derniers, qui ont la plupart du temps plus de 80 ans, ont vécu au début du XXe siècle. Ils avaient chez eux des matériaux naturels comme le bois ou la céramique. Il est donc conseillé de poser des revêtements imitant les couleurs et les structures d’un parquet ou des tomettes, par exemple. Néanmoins, ces imitations sont un cas exceptionnel. Tous les autres types comme les graviers, les fleurs ou encore le gazon sont à proscrire. « Les malades, qui pourraient les confondre avec des éléments réels, essaieraient de les ramasser, prévient Béatrice Mange. Cette situation impliquerait des perturbations, des risques de chutes et de l’anxiété. » De même le blanc pur est à proscrire. Perçu comme aveuglant, il peut être confondu avec une flaque d’eau à cause de sa brillance, provoquant un fort sentiment d’angoisse.

Créer des contrastes

Par ailleurs, le choix et l’alternance des couleurs sont indispensables pour aider le patient à se repérer, dans l’espace mais aussi dans le temps. Concernant l’espace, d’un point de vue d’abord très basique, il faut mettre en évidence la géométrie d’une pièce. « Utiliser des couleurs contrastées et distinguer clairement le sol des murs, sans utiliser des décors et des couleurs trop proches, est primordial. Les meubles doivent également, par leur couleur, se distinguer clairement des sols et des murs », explique le Professeur Suzanne Cahill, directeur de recherche et maître de conférences au Trinity College de Dublin. Ensuite, il faut savoir qu’un patient marche beaucoup. Il aura tendance à s’échapper et aura du mal à dissocier les fonctions des divers espaces. Pour améliorer son confort, la couleur sert de guide et de signalétique. Il faut créer des contrastes afin de dissocier les circulations des chambres ou des zones d’activités, avec des arrêts devant certaines portes où d’autres couleurs qui vont lui rappeler que c’est le chemin à suivre. A contrario, le noir est utilisé pour empêcher l’accès à des lieux interdits. « Pour une personne atteinte d’Alzheimer, la vue d’une surface noire ou très foncée peut susciter une peur de « l’effondrement » du sol, dans laquelle elle pourrait tomber, explique Béatrice Mange. Si cela est dangereux pour le bien-être psychique, c’est par contre utile pour sécuriser des endroits comme les portes de sortie ou bien l’accès à la pharmacie. Il suffit de mettre une bande noire devant les accès à proscrire, le patient ne l’enjambera pas. » S’agissant de la temporalité, le choix des couleurs (associé à une réflexion très poussée sur l’éclairage) participe à préserver le rythme circadien, c’est-à-dire le rythme biologique du corps sur 24 h, sorte d’horloge interne qui indique à l’organisme l’alternance veille / sommeil et qui nous permet de sécréter de la mélatonine avant de dormir et du cortisol au lever afin de dynamiser notre corps. Il est donc nécessaire de choisir des couleurs qui vont stimuler le cerveau afin de favoriser cette sécrétion lorsque le patient n’y parvient plus seul: des teintes pastel, peu saturées dans les chambres pour les préparer à l’endormissement; des coloris soutenus dans les zones d’activité afin de susciter le mouvement.

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