« Il y a une vraie prise de conscience quant à la qualité de l’espace »

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Habitués aux aspects techniques des établissements de santé, on a longtemps mis de côté l’esthétique et la décoration des espaces « hôtellerie » des établissements de santé. Une réflexion en pleine évolution comme nous l’explique Marie Lebecq, chef de projet architecte chez A+Architecture.

Sols Murs plafonds : Quelle est la place de l’esthétique aujourd’hui dans les établissements de santé ?
Marie Lebecq : Elle est prépondérante. Un espace bien pensé et harmonieux favorisera le bien-être et participera à l’acte de guérison. On se rend dans un hôpital ou une clinique pour un soin précis, pour une réputation, il y a de vrais enjeux. Les patients sont angoissés. L’aménagement et la décoration doivent participer à apporter plus de sérénité plutôt qu’accentuer l’hostilité des lieux avec une atmosphère froide et aseptisée qui amplifiera l’état d’inquiétude et de mal-être.

SMP : Les patients passent une grande partie de leur temps dans leur chambre. Quelle vision en a-t-on aujourd’hui ?
M.L. : Les chambres ont énormément évolué en quelques années. Il y a une vraie prise de conscience de la part des équipes de direction et des soignants quant à l’importance de la qualité de l’espace. Désormais, lorsque l’on crée des établissements neufs, on retrouve dans les chambres de plus en plus d’éléments utilisés dans nos projets hôteliers. Nous essayons d’effacer au maximum l’esprit hospitalier tout en gardant l’efficacité et la technicité nécessaires avec les fluides, l’oxygène, les éclairages techniques et tous les branchements présents en tête de lit. De nombreux fournisseurs proposent des produits qui tiennent compte du côté « esthétique » et plus seulement du « technique ».

SMP : Est-ce le même principe pour les Ehpad ?
M.L. : La réflexion n’est pas tout à fait la même. Nous ne sommes pas dans l’idée d’un séjour à durée limitée mais dans celle d’un logement à part entière. En juin dernier, le Think Tank Matières Grises, qui réunit les principaux acteurs du secteur de l’accueil et de l’accompagnement des personnes âgées, a lancé une étude baptisée « L’Ehpad du futur commence aujourd’hui ». Il s’agit de toute une réflexion sur ces établissements, la taille des chambres, où est-ce que l’on met le lit, comment on habite la chambre, comment créer un espace jour et un espace nuit. Il s’agit d’apporter une vraie dimension de logement et pas seulement de chambre médicalisée. Ehpad, clinique ou hôpital, jusqu’à maintenant, on avait tendance à penser les chambres comme des espaces fonctionnels facilitant le travail des soignants et des aidants. Désormais, si cette dimension est évidemment prise en compte parce que nécessaire, elle est associée à une vraie qualité car quand les usagers se sentent bien dans l’espace, ils guérissent mieux et plus vite.

SMP : Comment cela se traduit-il en termes de produits ?
M.L. : Nous utilisons des produits 100 % conformes aux impératifs techniques d’un point de vue hygiène et propagation des infections, poinçonnement, pérennité du produit associés à une qualité esthétique permettant une variété de coloris, de motifs et d’ambiances. Nous ne voulons pas être limités. C’est une chance pour nous, il s’avère qu’aujourd’hui les fabricants ont largement étayé leurs gammes, permettant d’associer les spécificités techniques à une esthétique qui favorise et qui sert le projet.

« Quand les patients se sentent bien, ils guérissent mieux et plus vite »

 

SMP : Le sol a-t-il une place à part ?
M.L. : La nature du sol est prépondérante car selon la couleur ou la nature du revêtement, nous allons pouvoir travailler des espaces plus ou moins chaleureux, aseptisés et résidentiels ou, en tout cas, avec une qualité rappelant le domicile qui permet de sortir du registre hospitalier et de s’approprier les lieux. Les catalogues des fabricants de sols souples permettent aujourd’hui d’utiliser leurs produits en réintroduisant, grâce à la multiplicité des motifs et à l’aide de découpes et d’inserts, des effets rappelant le parquet, la moquette ou le tapis que nous connaissons tous « à la maison » et qui assurent une ambiance chaleureuse, proche de ce qu’ont connu les usagers dans le passé. Aujourd’hui nous mixons différents motifs dans un même camaïeu ou découpons une partie d’un sol bois en appliquant un autre revêtement de sol afin de dessiner une emprise en dehors des circulations pour positionner un salon. Diversifier les revêtements rend l’espace plus chaleureux qu’une grande surface uniforme et permet de réfléchir sur la fonctionnalité des espaces. La mixité des revêtements permet aussi de signifier avec subtilité des obligations réglementaires comme les cheminements pour accéder aux issues de secours. Nous estimons préférable de créer une distinction qui ne soit pas trop franche. Choisir une autre teinte ou une autre pose de lames permet de signifier de façon esthétique le chemin à emprunter sans créer d’angoisse chez les résidents.

SMP : Au-delà de l’esthétique, qu’est-ce qui participe au bien-être des patients et résidents ?
M.L. : L’acoustique et la lumière. L’acoustique car il n’y a rien de pire que d’être dans un espace où on ne s’entend pas et où on entend trop les autres. Le plafond est la surface de prédilection pour corriger les problèmes d’absorption mais on utilise aussi le sol ou, s’il est trop réverbérant, les parois murales. Il existe plusieurs produits comme des tapisseries assez épaisses, des panneaux textiles ou à clairevoie qui emprisonnent le bruit et qui participent à l’esthétique comme des claustras avec des carrelés bois avec un feutre sur l’envers, assurant une ambiance confortable et chaleureuse, due à la matière bois et à l’acoustique efficace de par la structure même du panneau. L’éclairage, naturel ou artificiel selon les cas de figure, participe à créer une ambiance et est directement lié au support sur lequel il se reflète. Une lumière qui éclaire abondamment des murs et des sols colorés va générer une ambiance lumineuse et des ombres qui apportent une atmosphère particulière aux lieux. Pour les plafonds néanmoins, on reste souvent sur des teintes claires afin de ne pas écraser l’espace. Les plafonds sont déjà équipés de nombreux terminaux donc nous choisissons en général de calmer le jeu et de les faire « disparaître » pour que l’attention ne se fixe pas sur toute la technicité qui s’y trouve.

SMP : Le coût de ces aménagements peut-il être un frein en milieu hospitalier ?
M.L. : Cela ne coûte pas beaucoup plus cher, il suffit de penser les lieux intelligemment, avec tous les artifices à notre disposition: la lumière, un faible encombrement de l’espace, créer des séquences dans les parcours. La conception est plus importante que la taille. Plus on est contraint et plus on réfléchit, plus on joue, ruse et trouve des solutions ingénieuses. Bien sûr cela est moins facile dans l’existant, moins malléables, mais parfois les contraintes spatiales apportent une vraie qualité qui nous mènent à partir sur un projet auquel on n’aurait jamais pensé si nous n’avions pas été confronté à des difficultés particulières.

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