Le réemploi des matériaux, un impératif écologique

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Alors que depuis plusieurs années les sites d’occasions séduisent de plus en plus les particuliers, acheter les matériaux de ses futurs chantiers sur des sites d’occasion est désormais possible. Indispensable pour l’environnement et plus économique, zoom sur une filière qui s’organise, entre marketplace, accompagnement et pédagogie, pour faire du réemploi la grande tendance d’aménagement de demain.

Selon le ministère de la Transition écologique, le bâtiment produit 46 millions de tonnes de déchets par an, soit 19 % de production de déchet du BTP. À peine 50 % d’entre eux seraient valorisés. Notons que près de la moitié viendrait de la démolition, 38 % de la réhabilitation et 13 % de la construction neuve.

Par ailleurs, alors que le poids carbone est sur toutes les bouches avec la mise en place de la RE 2020 et l’expérimentation E+C-, si l’on regarde le poids carbone d’un bâtiment, de sa construction jusqu’à sa démolition, sur un temps moyen de 50 ans, une grande partie est à imputer aux matériaux qui le constituent. En octobre dernier, Laëtitia Boucher, responsable développement durable d’Interface, précisait dans nos colonnes que « le BTP est responsable de 33 % des émissions globales de carbone en France. 50 % pour les matériaux de gros œuvre, 30 % pour le second œuvre des lots architecturaux et 20 % pour le second œuvre technique ». Des chiffres éloquents !

ZOOM SUR…
…BACKACIA, ET SON SURPLUS EN STOCK
Travaillant majoritairement avec des grands comptes pour la partie vendeur, les artisans du BTP et petits maître d’ouvrage pour les acheteurs, Backacia consacre 20 % de son catalogue produits aux surplus des chantiers ou aux stocks des vendeurs qui souhaitent déstocker. Résultat : des matériaux quasi neufs qui n’ont jamais été utilisés.

Déchets et poids carbones, deux failles qui représentent un axe de travail majeur et qui nécessitent l’engagement de chaque acteur de la filière, notamment pour faire évoluer les mentalités. Le gouvernement s’est notamment emparé du sujet dans la loi de transition énergétique pour la croissance verte. Ainsi, l’article 79 fixe à l’État et aux collectivités territoriales un objectif de valorisation d’au moins 70 % des matières et déchets produits sur les chantiers de construction dont ils sont maîtres d’ouvrage.

RÉCUPÉRER UN PRODUIT POUR UNE UTILISATION SIMILAIRE

Alors la valorisation des déchets, qu’est-ce que c’est ? « On peut voir cela comme une pyramide vertueuse, explique Vincent Gravier, directeur des ventes chez Cycle Up. Au sommet, il y a le réemploi. Un parquet restera un parquet. Ensuite, on trouve la réutilisation. Les planches du parquet deviendront un plateau de bureau. Troisième marche : le recyclage. Enfin, en dernier recours, que l’on souhaite éviter, le produit peut être incinéré ou enfoui. » De ces quatre étapes, le réemploi, le plus vertueux et finalement celui qui demande le moins d’efforts, le moins de coûts et le moins d’énergie, est le parent pauvre de la valorisation. Trop rarement utilisé, parfois victime d’une fausse image de « sous-qualité », il consiste concrètement à récupérer un produit pour une utilisation similaire dans un autre lieu. « Aujourd’hui, rechercher ses vêtements en friperie ou sur des sites d’occasion, acheter ses meubles ou des jouets de noël en seconde main est devenu de plus en plus commun. Il faut faire savoir que c’est aussi possible pour les matériaux de chantiers », précise Lucile Hamon, présidente et co-fondatrice de Backacia.

Les marketplaces en ligne permettent de recenser les matériaux disponibles pour les opérations de réemploi.

À l’image de Cycle Up ou Backacia, des start up émergent pour proposer aux professionnels – architectes, artisans, maîtres d’ouvrage, entreprises de construction – des marketplace où ils peuvent choisir des matériaux de second œuvre (faux plancher et faux plafond, dalles de moquettes, parquet…) comme des éléments structurels ou techniques. Les matériaux mis en vente sont issus de la déconstruction, de la réhabilitation lourde ou de la rénovation, venant généralement de projets importants réalisés par des grands comptes. Les start-up mettent en relation les vendeurs avec tout un réseau d’acheteurs, souvent des artisans ou des entreprises de construction.

CONCEVOIR AUTREMENT

Au-delà de la vente en ligne, les entreprises proposent conseils et accompagnement dans la démarche du réemploi, intervenant quand les professionnels souhaitent se tourner vers cette démarche sans vraiment savoir comment faire. « Tout ne peut pas être réutilisé mais mérite d’avoir une chance. Nous aidons aux diagnostics ressources sur les chantiers, nous étudions où sont les gisements », explique Vincent Gravier.

Le frein aujourd’hui ? Les acheteurs plus que les vendeurs. Depuis le grenelle de l’environnement, les diagnostics déchets sont devenus des diagnostics ressources et les offres de matériaux de réemploi se sont développées. Pour les maîtres d’ouvrage, un changement de pratiques, via un programme collectif notamment, est nécessaire. Ces derniers trouvent vite leur intérêt alors que pour les acheteurs, la démarche est plus incertaine. Pour aux aussi, une aide est nécessaire. Créé à l’été 2020, Le Booster du réemploi accompagne et conseille des maîtres d’ouvrage avec pour objectif de massifier le réemploi, encore très marginal. « Il faut comprendre les tenants et les aboutissants du réemploi, affirme Elisabeth Troffimof, cheffe de projet chez Booster. Le réemploi, c’est concevoir autrement, faire avec ce qui est disponible : une démarche très différente de ce qu’on peut faire avec du neuf qui propose une multitude de choix, de coloris, de dimensions… du sur-mesure parfois. L’approche en termes de conception est complètement différente. » Le Booster a ainsi mis en place une coalition d’une trentaine de maîtres d’ouvrage à qui il apporte informations, retours d’expériences et contenus techniques sur le secteur du réemploi. Chaque participant s’engage à faire du réemploi sur cinq projets pendant trois ans. Accompagnés par Le Booster, ils prescrivent des matériaux de réemploi sur leurs opérations et peuvent avoir accès aux gisements via des plateformes physiques ou en ligne. Ils peuvent notamment passer par la plate-forme digitale créée par la start-up qui permet d’exprimer simplement mais précisément leurs demandes de matériaux aux différents acteurs du réemploi tels que : « J’ai besoin de 300 m² de dalles de moquettes de réemploi pour le deuxième trimestre 2021 ».

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…CYCLE UP, TRAÇABILITÉ ET BILAN CARBONE
À travers sa marketplace, Cycle Up sert d’intermédiaire entre les vendeurs et les acheteurs et peut, suivant les projets, prendre en charge l’environnement administratif. Elle assure aussi la traçabilité des flux de matériaux et calcule les économies carbone générées. Par ailleurs, une garantie est jointe à chaque matériau.

FAIRE DE LA PÉDAGOGIE

Le réemploi, un concept de plus en plus au goût du jour? Si cette pratique est encore loin d’être généralisée, les lignes sont en train de bouger. D’abord parce qu’il est largement temps d’un point de vue écologique et environnemental. Ensuite parce que cela s’avère économiquement intéressant, permettant notamment aux artisans de soigner leurs marges, un atout non négligeable en temps de crise sanitaire et économique. Enfin parce que des obligations de réemploi commencent à apparaître dans les contrats, sur un mètre carré donné. « L’activité est marginale, et pourtant elle existait plus ou moins déjà, estime Lucie Hamon. Beaucoup d’artisans faisaient de l’économie circulaire sans mettre le nom dessus, en gardant les chutes de matériau dans leur garage pour un futur chantier ou pour les échanger avec leurs confrères. »

BACKACIA, ET SON SURPLUS EN STOCK Travaillant majoritairement avec des grands comptes pour la partie vendeur, les artisans du BTP et petits maître d’ouvrage pour les acheteurs, Backacia consacre 20 % de son catalogue produits aux surplus des chantiers ou aux stocks des vendeurs qui souhaitent déstocker. Résultat : des matériaux quasi neufs qui n’ont jamais été utilisés. ® Cycle Up

Pour dépasser les interrogations et changer les habitudes, il faut de la pédagogie et accompagner les maîtres d’ouvrage à appréhender différemment les ressources, montrer que l’on peut mixer du neuf et du réemploi (voir page 16), faire une partie de l’immeuble, voire juste une pièce, et ainsi inclure peu à peu cette tendance si facile à adopter dans la sphère privée. « Que l’on soit fabricant, artisan ou maître d’ouvrage, il est urgent de s’y mettre, insiste Elisabeth Troffimof. Pour limiter les déchets et l’impact carbone mais aussi pour la pression de nos ressources, qui ne sont pas inépuisables. Nous sommes à un tournant, il faut que chacun se rende compte qu’il peut il y avoir une vraie valeur ajoutée avec le réemploi, une authenticité des projets. Les industriels ont aussi leur rôle à jouer en intégrant dans leur offre une démarche de réemploi. C’est le moment de conférer aux lieux un aspect unique. »

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