« Chaque matériau pèse sur l’empreinte carbone d’un bâtiment »

Capture-1.png

UNE INTERVIEW DE PATRICK NOSSENT, PRÉSIDENT DE CERTIVEA*

Où en sont les expérimentations devant définir les exigences de la future réglementation environnementale ?

En termes d’expérimentation, le dernier bilan réalisé en début d’année faisait état de 600 bâtiments passés au crible, avec une répartition assez déséquilibrée : 150 logements collectifs, 372 maisons individuelles et seulement 36 bâtiments de bureau. Depuis peu, nous sommes entrés dans une phase de concertation. La Direction de l’habitat, de l’urbanisme et du paysage (DHUP) a lancé quatre groupes de travail sur la méthode, les données, le niveau d’exigences réglementaires et les mesures d’accompagnement qui pourraient être nécessaires. L’objectif : faciliter la mise en place de la réglementation sur le terrain, la loi Elan stipulant une entrée en vigueur de la réglementation mi-2020.

L’expérimentation est symbolisée par le label E+C-. De quoi s’agit-il concrètement ?

La RE 2020, comme on l’appelle, ne signifie pas réglementation énergétique mais réglementation environnementale. L’énergie reste évidemment un critère important, avec un objectif de bâtiment à énergie positive, c’est-à-dire qui produirait plus d’énergie qu’il n’en consommerait sur une moyenne annuelle.

Mais à cela a été ajouté, pour la première fois, un critère carbone. Une suite logique aux Accords de Paris de 2015 pour lesquels les objectifs carbone sont très ambitieux. Il faut savoir que les bâtiments représentent aujourd’hui 25 % des émissions de gaz à effet de serre au niveau national, ce qui est énorme. Dans l’expérimentation E+C-, un référentiel de calcul a été défini. Ce dernier prend non seulement en compte le carbone émis pendant la phase d’exploitation du bâtiment mais aussi celui émis lors de la construction et de la déconstruction. Il s’agit majoritairement du carbone contenu dans les matériaux, que l’on mesure au travers de leur analyse de cycle de vie.

« Tout l’enjeu de la concertation est d’arriver à se mettre d’accord sur des objectifs qui soient à la fois ambitieux mais aussi réalistes »

C’est vraiment cela la nouveauté. Le poids carbone du bâtiment est très influencé par les matériaux qui composent le bâtiment. C’est cet élément carbone qui va potentiellement faire évoluer les systèmes constructifs et qui aura un impact sur les fabricants de matériaux.

A-t-on déjà une idée des futurs objectifs en vigueur ?

C’est encore trop tôt, il reste des inconnus et les débats ne sont pas terminés. La loi Elan comme celle de la transition énergétique ou les différents outils mis en place – et l’expérimentation E+C- va dans ce sens – sont des indicateurs sur l’énergie et le carbone. Sont-ils intrinsèquement liés ? Ont-ils simplement un socle commun et doivent-ils par la suite être traités séparément ? Cela fait partie des choses testées et débattues. C’est tout l’enjeu de la concertation que d’arriver à se mettre d’accord sur des objectifs qui soient à la fois ambitieux mais aussi réalistes. Car le but n’est évidemment pas d’arrêter la production de logements ou de bâtiments nécessaires, qui doit se faire dans une équation économique qui ne pénalise pas le dynamisme de la filière.

Quelles conséquences cela va-t-il avoir pour les industriels ?

La prise en compte du poids carbone a une influence sur la façon de concevoir, de fabriquer et même de transporter les matériaux de construction. Les exigences ne porteront pas directement sur les éléments de construction mais sur l’ensemble du bâtiment. Après, il est évident que le poids de chaque matériau pèsera sur le score du projet. D’où l’importance, pour les fabricants, de passer à l’éco-conception afin d’abaisser le poids carbone des produits ramené à l’unité fonctionnelle.

Est-ce que cela concerne tous les types de matériaux ?

Bien sûr ! À première vue, les matériaux utilisés pour la structure ont un poids carbone très important. Mais il faut savoir qu’aujourd’hui, on fait le calcul de l’analyse du cycle de vie des produits sur 50 ans et que l’on prend en compte les renouvellements de produit. Si on change les revêtements intérieurs cinq ou 10 fois, on comptera cinq ou 10 fois leur poids carbone. Le cloisonnement ou les revêtements de sols par exemple pourraient donc avoir un impact carbone non négligeable.

LE LABEL E+C-
Afin de généraliser les bâtiments à énergie positive et à faible empreinte carbone, l’État a lancé un label volontaire dédié à la valorisation de ces deux objectifs : le label Énergie + Carbone – (E+C-). Ce dernier atteste de l’atteinte d’un niveau de performance énergétique et environnementale d’un bâtiment neuf. Il porte d’une part sur l’évaluation de son bilan énergétique sur l’ensemble des usages, appelé bilan énergétique Bepos. D’autre part, il évalue les émissions de gaz à effet de serre sur l’ensemble de son cycle de vie (Eges) et l’évaluation des émissions de gaz à effet de serre des produits de construction et des équipements utilisés (Eges PCE). Le label E+C- comprend quatre niveaux de performance énergétique pour le bâtiment à énergie et deux niveaux de performance environnementale relative aux émissions de gaz à effet de serre (voir encadré page 12). Délivré par Certiva, le label E+C- s’adresse à des bâtiments ou parties de ces bâtiments en construction neuve, à usage tertiaire, commercial et de services selon le champ d’application couvert par le ou les labels, situés en France métropolitaine, respectant la réglementation thermique 2012.

Qu’est ce qui doit être pris en compte pour mesurer le poids carbone des éléments de construction ?

D’abord le contenu carbone du matériau en lui-même car les matières sont plus ou moins impactantes. Le process de fabrication doit également être pris en considération, tout comme la proximité des centres de production par rapport à l’utilisation. Et puis, bien sûr, la durée et la fin de vie sont

primordiales. Que fait-on de ce qui est déconstruit ? Le met-on en décharge ? Le réutilise-t-on ? La nouvelle réglementation environnementale devrait inciter les industriels à se pencher sur la facilité de déconstruction ou bien sur l’organisation de filières de réutilisation. Si les industriels participent à ces filières ou les organisent eux-mêmes, cela fera baisser le poids carbone de leurs produits, ce qui les rendra plus attractifs.

« Il faut encourager les industriels à faire de l’éco-conception »

Quelles sont les solutions existantes ?

Elles sont diverses. Il y a l’économie circulaire, l’utilisation de matériaux biosourcés ou bas carbone, la réduction de matière, l’allongement de durée de vie des matériaux, la réutilisation en fin de vie… [voir page 16]. La RE 2020 imposera des objectifs mais laissera les acteurs libres dans le choix des solutions. Dans cette optique, un critère de stockage carbone est à l’étude, en droite ligne avec l’objectif de neutralité carbone. C’est une des grandes différences avec la trajectoire de réduction par quatre des émissions de gaz à effets de serre qui est l’objectif actuel. On ne parle alors que d’émission, sans prendre en compte le stockage carbone. Or toutes les simulations montrent que si nous voulons limiter la hausse des températures à seulement 1,5°C, c’est-à-dire l’objectif des Accords de Paris, il faut travailler sur le stockage carbone.

Est-ce que les industriels sont prêts à faire face à cela ?

Sans doute pas encore assez. Il faut les encourager à faire de l’éco-conception, les pousser à chercher quelle est la meilleure option, ce qui va être plus efficace. Les retours de l’expérimentation sont assez traditionnels. Aujourd’hui, nous sommes en train de mesurer la production actuelle, et il n’y a pas beaucoup de matériaux eco-conçus. Mais soyons positifs : il y a un potentiel d’amélioration qui est très important !

En revanche, il faut s’y mettre maintenant. Depuis plusieurs années, les industriels sont sensibilisés par leur syndicat professionnel et les pouvoirs publics. Ils ne doivent pas attendre que les objectifs de la réglementation soient fixés. Ces derniers concerneront les bâtiments, pas les matériaux, donc cela ne sert à rien de chercher à être juste au seuil de la réglementation. Mais éco-concevoir dès aujourd’hui pour répondre à un objectif carbone, c’est être compétitif demain, au moment où les concepteurs, les promoteurs et les donneurs d’ordres seront contraints à un faible poids carbone.

* Filiale du CSTB, Certivéa est spécialisé dans les évaluations et les certifications destinées aux bureaux, équipements sportifs, culturels ou de santé, établissements scolaires, hôtellerie, commerce, logistique, etc.

Partagez cet article